Victor Cousin

Friday, March 10, 2006


DU VRAI


DU BEAU & DU BIEN


PAR


VICTOR COUSIN


Texte commenté par


ANDRE Pierre Jocelyn







PREMIERE
PARTIE


DU VRAI




Quatrième
leçon







Dieu principe des principes





Nous
avons justifié les principes qui dirigent notre intelligence,
nous nous sommes assurés qu'il y a hors de nous de la
vérité, des vérités digne de ce nom, que
nous pouvons apercevoir, mais que nous ne faisons pas, qui ne sont pas
seulement des conceptions de notre esprit, mais qui seraient encore
quand même notre esprit ne les apercevrait point. Maintenant se
présente naturellement cet autre problème : que
sont-elles donc en elles-mêmes ces vérités
universelles et nécessaires ? où résident-elles ?
d'où viennent-elles ? Ce n'est pas nous qui soulevons le
problème et ceux qu'il renferme dans son sein, c'est l'esprit
humain lui-même qie se les propose, et il n'est pleinement
satisfait que quand il les a résolus, et qu'il a touché
la dernière limite du savoir auquel il peut atteindre.


Il est
certain que les vérités universelles et nécessaire
appartiennent à la raison qui nous les découvrent, et que
celle-ci réside en nous et est intimement liée ainsi
à la personne dans les profondeurs de la vie intellectuelle. La
vérité tombe par là en une étroite relaton
avec le sujet qui l'aperçoit et ne semble qu'une conception de
notre esprit. cependant, comme nous l'avons établi, nous
apercevons la vérité, nous n'en sommes pas les auteurs.
Si la personne que je suis, si le moi individuel n'explique
peut-être pas toute la raison, comment expliquerait-il la
vérité, et la vérité absolue ? L'homme
borné et passager aperçoit la vérité
nécessaire, éternelle, infinie : c'est là pour lui
un assez beau privilège ; mais il n'est ni le principe qui la
soutient ni celui qui lui donne l'être. L'homme peut dire : Ma
raison ; rendons-lui cette justice qu'il n'a jamais osé dire :
Ma vérité.


Si les
vérités absolues sont hors de l'esprit de l'homme qui les
aperçoit, encore une fois, où sont-elle donc ? Un
péripatéticien répondrait : Dans les choses.
Est-il besoin, en effet, de leur chercher un autre sujet que les
êtres mêmes qu'elles régissent ? Qu'est-ce que les
lois de la nature, sinon certaines propriétés que notre
esprit dégage des êtres et des phénomènes
où elles se rencontrent, pour les considérer à
part ? Les principes mathématiques ne sont rien de plus. Par
exemple, l'axiome : Le tout est plus grand que la partie, se trouve
dans un tout et une partie quelconque. Le principe de contradiction,
considéré à juste titre en logique comme la
condition de tous nos jugements, de tous nos raisonnements, fait partie
de l'essence de tout être, et nul être ne peut exister sans
le porter avec soi. L'univers existe, dit Aristote, mais il n'existe
pas à part des êtres particuliers.


Aristote
a bien raison de prétendre que les universaux sont dans les
choses particulières ; car les choses particulières ne
seraient point sans eux : ce sont eux qui leur donnent leur
fixité, même d'un jour, et leur unité. Mais de ce
que les universaux sont dans les êtres particuliers, en faut-il
conclure qu'ils y résident tout entiers et exclusivement, et
qu'ils n'ont pas d'autre réalité que celle des objets
où ils s'appliquent ? Il en est de même des principes dont
les universaux sont les éléments constitutifs. C'est, il
est vrai, dans le fait particulier d'une cause particulière
produisant un événement particulier que nous est
donné le principe universel des causes ; mais ce principe est
bien plus étendu que le fait, car il s'applique non-seulement
à ce fait-là, mais à mille autres. Le fait
particulier contient le principe : mais il ne le contient pas tout
entier, et il se fonde sur le principe, bien loin de le fonder. On en
peut dire autant des autres principes. Les vérités
universelles et nécessaire de l'ariyhmétique et de la
géométrie ne reposent pas sur les quantités et les
grandeurs dont elles sont les lois.


Faudra-t-il
en arriver à cette opinion que les vérités
absolues, n'étant explicables ni par l'humanité ni par la
nature, subsistent par elles-mêmes, et sont à
elles-mêmes leur propre fondement et leur propre sujet ?


Mais
cette opinion renferme plus d'absurdités encore que les
précédentes ; car, je le demande, qu'est-ce que des
vérités, absolues ou contingentes, qui sont par
elles-mêmes, hors des choses où elles se rencontrent et de
l'intelligence qui les conçoit ? La vérité n'est
alors qu'une abstraction réalisée. Il n'y a point de
métaphysique quintessenciée qui puisse prévaloir
contre le bon sens ; et si telle est la théorie platonicienne
des idées Aristote a raison contre elle. Mais une pareille
théorie n'est qu'une chimère qu'Aristote a
créée pour avoir le plaisir de la combattre.


Hâtons
nous de faire sortir les vérités absolues de cet
état ambigu et équivoque. Et comment ? En leur appliquant
à elles-mêmes un principe qui maintenant doit vous
être famillier.


Oui, la
vérité appelle nécessairement quelque chose au
delà d'elle. Comme tout phénomène a son sujet
d'inhérence, comme nos facultés, nos pensées, nos
volitions, nos sensations n'existent que dans un être qui est
nous, de même la vérité suppose un être en
qui elle réside, et les vérités absolues supposent
un être absolu comme elles, où elles ont leur dernier
fondement. Nous parvenons ainsi à quelque chose d'absolu qui
n'est plus suspendu dans le vague de l'abstraction, mais qui est un
être substantiellement existant. Cet être, absolu et
nécessaire, puisqu'il est le sujet des vérités
nécessaires et absolues, cet être qui est au fond de la
vérité comme son essence même, d'un seul mot on
l'appelle Dieu.

Cette théorie, qui conduit de la vérité absolue
à l'être absolu, n'est pas nouvelle dans l'histoire de la
philosophie : elle remonte jusqu'à Platon.

Platon, en recherchant les principes de la connaissance, vit bien, avec
Socrate son maître, que la moindre définition, sans
laquelle nulle connaissance précise ne peut avoir lieu, suppose
quelque chose d'universel et d'un, qui ne tombe pas sous les sens at
que la raison seule découvre ; ce quelque chose d'universel et
d'un, il l'appela l' " Idée ".

Les idées qui possèdent l'universalité et
l'unité ne viennent pas des choses matérielles,
changeantes et mobiles ; elles s'y appliquent, et par là nous
les rendent intelligibles. D'un autre côté, ce n'est pas
l'esprit humain qui constitue les Idées ; car l'homme n'est
point la mesure de la vérité.

Platon appelle les Idées les "véritables êtres",
parce que seules elles communiques aux choses sensibles et aux
connaissances humaines leur vérité et leur unité.
Mais s'ensuit-il que Platon donne aux idées une existence
substantielle, qu'il en fasse des êtres à proprement
parler ? Il importe de ne laisser aucun nuage sur ce point fondamental
de la théorie platonicienne.

D'abord, si quelqu'un prétendait que dans Platon les
Idées sont des êtres subsistant par eux-mêmes, sans
lien entre eux et sans rapport à un centre commun, on lui
opposerait les nombreux endroits du Timée, où Platon
parle des Idées comme formant dans leur ensemble une
unité idéale qui est la raison de l'unité du monde
visible.

Dira-t-on que ce monde idéal forme une unité distincte,
séparée de Dieu ? Mais, pour soutenir cette assertion, il
faut oublier tant de passage de la République où les
rapport de la vérité et de la science avec le Bien,
c'est-à-dire Dieu, sont marqués en caractères
éclatants.

Ne se souvient-on pas de cette magnifique comparaison où,
après avoir dit que le soleil produit dans le monde physique la
lumière et la vie, Socrate ajoute : " De même tu peux dire
que les êtres intelligibles ne tiennent pas seulement du Bien ce
qui les rend intelligibles, mais encore leur être et leur
essence." Ainsi les êtres intelligibles, c'est-à-dire les
Idées, ne sont pas des êtres qui existent par
eux-mêmes.

On s'en va répétant avec assurance que le Bien, dans
Platon, c'est seulement l'idée du bien, et qu'une idée
n'est pas Dieu : je réponds que le Bien est en effet une
idée, selon Platon, mais que l'idée ici n'est pas une
pure conception de l'esprit, un objet de la pensée, comme
l'entend l'école péripatéticienne ; j'ajoute que
l'Idée du Bien est dans Platon la première des
Idées, et qu'à ce titre, tout en restant pour nous un
objet de la pensée, elle se confond, quant à l'existence,
avec Dieu. Si l'Idée du Bien n'est pas Dieu même, comment
expliquera-t-on le passage suivant, tiré aussi de la "
République : Aux dernières limites du monde intellectuel
est l'Idée du Bien, qu'on aperçoit avec peine, mais enfin
qu'on ne peut apercevoir sans conclure qu'elle est la source de tout ce
qu'il y a de beau et de bon ; que dans le monde visible elle produit la
lumière et l'astre de qui la lumière vient directement,
que dans le monde invisible elle produit directement la
vérité et l'intelligence ? " Qui peut produire
directement, d'un côté le soleil et la lumière, de
l'autre la vérité et l'intelligence, sinon un être
réel ?

Mais tout doute disparît devant ces passages du Phèdre,
négligés, comme à dessein, par les
détracteurs de Platon : " Dans ce trajet ( l'âme )
contemple la justice, elle contemple la sagesse, elle contemple la
science, non point celle où entre le changement, ni celle qui sa
montre différente dans les différents objets qu'il nous
plaît d'appeler des êtres, mais la science telle qu'elle
existe dans ce qui est l'être par excellence..."


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