Victor Cousin

Friday, March 10, 2006


DU
VRAI


DU
BEAU & DU BIEN


PAR


VICTOR
COUSIN


Texte commenté par


ANDRE Pierre Jocelyn






DISCOURS


Prononcé
à l'ouverture du cours


Le 4
décembre 1817






De la
philosophie au XIX° siècle


Esprit
du cours. Nous relevons de Descartes et de sa méthode, la
méthode psychologique ; progrès de cette méthode
du XVII° au XVIII° siècle.Qu'elle est commune aux
diverses écoles que le XVIII° siècle nous a léguées
et qu'elle en fait l'unité. Formation naturelle d'un nouvel
éclectisme. - Application de ces vues générales
aux trois problèmes du vrai, du beau et du bien, qui composent
la philosophie tout entière. Sur ces trois problèmes,
nous serons tour à tour et dans une juste mesure pour et
contre Locke, Reid et Kant. - Eclectisme et spiritualisme. Que
l'éclectisme est la lumière de l'histoire de la
philosophie, mais que lui-même suppose une théorie qui y
préside, et que cette théorie est le spiritualisme, but
suprême de tous nos travaux
.


Il semble
assez naturel qu'un siècle à ses débuts emprunte
sa philosophie au siècle qui précède. Mais,
comme êtres intelligents et libres, nous ne sommes pas nés
pour continuer seulement nos devanciers, mais pour accroître
leur oeuvre et faire aussi la nôtre. Nous ne pouvons accepter
leur héritage que sous bénéfice d'inventaire.
Notre premier devoir est donc de nous rendre compte de la philosophie
du XVIII° siècle, de reconnaître son caractère
et ses principes, les problèmes qu'elle agitait et les
solutions qu'elle en a données, de discerner enfin ce qu'elle
nous transmet de vrai et de fécond, et ce qu'elle laisse aussi
de stérile et de faux, pour embrasser l'un et rejeter l'autre
d'un chois réfléchi. Placés à l'entrée
de temps nouveaux, sachons avant tout dans qu'elles voies nous nous
voulons engager. Pourquoi, d'ailleurs, ne le dirions-nous pas ? Après
deux années d'un enseignement où le professeur se
cherchait en quelque sorte lui-même, on a bien le droit de lui
demander quel il est, quels sont ses principes les plus généraux
sur toutes les parties essentielles de la sciences philosophique,
quel drapeau enfin, au milieu de partis qui se combattent si
violemment, il vous propose de suivre, jeunes gens qui fréquentez
cet auditoire et qui êtes appelés à partager la
destinée si incertaine encore du XIX° siècle.


Ce n'est
pas le patriotisme, c'est le sentiment profond de la vérité
et de la justice qui nous fait placer toute la philosophie
aujourd'hui répandue dans le monde sous l'invocation du nom de
Descartes. Oui, la philosophie moderne tout entière est
l'oeuvre de ca grand homme : car elle lui doit l'esprit qui anime et
la méthode qui fait sa puissance.


Après
la chute de la scolastique et les déchirements douloureux du
XIX° siècle, le premier objet que se proposa le bon sens
hardi de Descartes fut de rendre la philosophie une science humaine,
comme l'astronomie, la physiologie, la médecine, soumise aux
mêmes incertitudes et aux mêmes égarements, mais
capable aussi des mêmes progrès.


Descartes
rencontra devant lui le scepticisme répandu de tous côtés
à la suite de tant de révolutions, des hypothèses
ambitieuses, nées du premier usage d'une liberté mal
réglée, et les vieilles formules échappées
à la ruine de la scolastique. Dans sa passion courageuse de la
vérité, il résolut de rejeter, provisoirement au
moins, toutes les idées qu'il avait reçues jusque-là
sans les contrôler, bien décidé à ne plus
admettre que celles qui, après un sérieux examen, lui
paraîtraient évidentes. Mais il s'apperçut qu'il
y avait une chose qu'il ne pouvait rejeter, même
provisoirement, dans son doute universel : cette chose était
l'existence même de son doute, c'est-à-dire de sa pensée
; car quand même tout le reste ne serait qu'illusion, ce fait,
qu'il pensait, ne pouvait pas être une illusion. Descartes
s'arrêta donc à ce fait, d'une évidence
irrésistible, comme à la première vérité
qu'il pouvait accepter sans crainte, et sur ce solide fondement il
éleva une doctrine d'un caractère à la fois
certain et vivant, capable de résister au scepticisme, exemple
d'hypothèse, et affranchie des formules de l'écoles.


C'est ainsi
que l'étude de la pensée et de l'esprit qui en est le
sujet, c'est-à-dire la psychologie, est devenue le point de
départ, le principe le plus général, la grande
méthode de la philosophie moderne.


Toutefois,
il faut bien l'avouer, la philosophie n'a pas entièrement
perdu et elle reprend encore quelque-fois, après Descartes et
dans Descartes même, ses anciennes habitudes. Il appartient
rarement au même homme d'ouvrir et de parcourir la carrière,
et d'ordinaire l'inventeur succombe sous le poids de sa propre
invention. Ainsi Descartes, après avoir si bien posé le
point de départ légitime de toute recherche
philosophique, l'oublie plus d'une fois et revient, au moins dans la
forme, à l'ancienne philosophie. La vraie méthode
s'efface bien plus encore entre les mains de ses premiers
successeurs, sous l'influence toujours croissante de la méthode
mathématique.


On peut
distinguer deux périodes dans l'ère cartésienne
: l'une où la méthode, en sa nouveauté, est
souvent méconnue ; l'autre où l'on s'efforce au moins
de rentrer dans la voie salutaire ouverte par Descartes. A la
première appartiennent Malebranche, Spinosa, Leibniz lui-même
; à la seconde, les philosophes du XVIII° siècle.


Sans doute
Malebranche est, sur quelques points, descendu très-avant dans
l'observation intérieure ; mais la plupart du temps il se
laisse emporter dans un monde imaginaire, et il perd de vue le monde
réel. Il en vient jusqu'à révoquer en doute
l'autorité de la conscience, et par le renversement le plus
étrange de l'ordre naturel, au lieu de chercher Dieu par
l'intermédiaire de la nature et surtout de la pensée,
comme Descartes, il croit l'atteindre directement, et c'est en Dieu
qu'il voit toutes choses. Ce n'est pas une méthode qui manque
à Spinoza, mais c'est la bonne. Son tort est d'avoir appliqué
à la philosophie la méthode géométrique,
qui procède par axiomes, définitions, théorèmes,
corollaires ; nul n'a poins pratiqué la méthode
psychologique : c'est là le principe et aussi la condamnation
de son système. Les « Nouveaux Essais sur
l'entendement humain » montrent Leibniz opposant
observation à observation, analyse à analyse,
conclusion à conclusion ; mais son génie plane
ordinairement sur la science, au lieu de s'y avancer pas à pas
: voilà pourquoi les résultats auxquels il arrive ne
sont souvent que de brillantes hypothèses, par exemple
l'armonie préétablie, qui n'est guère que le
développement d'une autre hypothèse, celle des causes
occasionnelles de Malebranche. Disons-le bien haut : il n'y a de
durable que ce qui est fondé sur une saine méthode ; le
temps emporte tout le reste ; le temps, qui recueille, feconde,
agrandit les moindres germes de vérité déposés
dans les plus humbles analyses, frappe sans pitié les
ypothèses, mêmes celles du génie. Il fait un pas,
et les systèmes arbitraires sont renversés ; les
statues de leurs auteurs restent seules debout sur leurs ruines. La
tâche de l'ami de la vérité est de rechercher les
débrits utiles qui en subsistent, et peuvent servir à
de nouvelles et plus solides constructions.


La
philosophie du XVIII° siècle ouvre la seconde période
de l'ère cartésienne ; elle se proposa surtout
d'appliquer la méthode trouvée et trop négligée
: elle s'attacha à l'analyse de la pensée. Désabusé
de tentative ambitieuses et stériles, et dédaigneux du
passé comme Descartes lui-même, le XVIII° siècle
osa croire que tout était à refaire en philosophie, et
que, pour ne pas s'égarer de nouveau, il fallait débuter
par l'étude modeste de l'homme. Au lieu donc de bâtir
tout d'un coup des systèmes hasardés sur l'universalité
des choses, il entreprit d'examiner ce que l'home sait et ce qu'il
peut savoir ; il ramena la philosophie entière à
l'étude de nos facultés, comme la physique venait
d'être ramenée à l'étude des propriétés
des corps : c'était donner à la philosophie, sinon sa
fin, du moins son vrai commencement.


Les grandes
écoles qui partagent le XVIII° siècle sont l'école
anglaise et française, l'école écossaise,
l'école allemande, c'est-à-dire l'école de Locke
et de Condillac, celle de Reid, celle de Kant. Il est impossible de
méconnaître le principe commun qui les anime, l'unité
de leur méthode. Quand on examine avec impartialité la
méthode de Locke, on voit qu'elle consiste dans l'analyse de
la pensée, et c'est par là que Locke est un disciple,
non de Bacon et de Hobbes, mais de notre grand compatriote, de
Descartes. Etudier l'entendement humain tel qu'il est en chacun de
nous, reconnaître ses forces et aussi ses limites, tel est le
problème que le philosophe anglais s'est proposé et
qu'il essaie de résoudre. Nous ne jugeons pas ici la solution
qu'il en donne ; nous nous bornons à bien marquer quel est
pour lui le problème fondamental. Condillac, le disciple
français de Locke, se fait partout l'apôtre de l'analyse
; et l'analyse, ici, c'est encore ou du moins ce devrait être
l'étude de la pensée. Nul philosophe, pas même
Spinoza, ne s'est plus éloigné que Condillac de la
vraie méthode expériemntale, et ne s'est plus égaré
dans la route des abstractions, et même des abstractions
verbales ; mais, chose étrange, nul n'est plus sévère
à l'endroit des hypothèses, sauf à aboutir à
celle de l'homme-statue. L'auteur du « Traité des
Sensations » a très-infidèlement pratiqué
l'analyse, mais il en parle sans cesse. L'école écossaise
combat Locke et Condillac ; elle les combat, mais avec leurs propres
armes, avec la même méthode qu'elle prétend
appliquer mieux. En Allemagne, Kant veut remettre en lumière
et en bonheur l'élément supérieur de la
connaissance humaine, laissé dans l'ombre ou décrié
par la philosophie de son temps. Pour cela que fait-il ? Il
entreprend un examen approfondi de la faculté de connaître
; son principal ouvrage a pour titre : « Critique de la
raison pure »
; c'est donc encore une analyse ; en
sorte qu'au fond la méthode de Kant n'est pas autre que celle
de Locke et de Reid. Suivez-la jusque entre les mains de Fichte, le
successeur de Kant, mort à peine depuis quelques années
: là encore l'analyse de la pensée est donnée
comme le fondement de la philosophie. Kant s'était si bien
établi dans le sujet de la connaissance qu'il avait eu de la
peine à en sortir, et qu'il n'en sortit même jamais
légitimement. Fichte s'y ensevelit, et absorba dans le « moi »
humain toutes les existences comme toutes les sciences : triste
naufrage de l'analyse, qui en signale à la fois le plus grand
effort et l'écueil !


Le même esprit
gouverne donc toutes les écoles du XVIII° siècle :
ce siècle dédaigne les formules abstraites ; il a
horreur de l'hypothèse ; il s'attache ou prétend
s'attacher à l'observation des faits, et particulièrement
à l'analyse de la pensée.


Reconnaissons-le avec
franchise et avec douleur : le XVIII° siècle a appliqué
l'analyse à toutes choses sans pitié et sans mesure. Il
a cité devant son tribunal toutes les doctrines, toutes les
sciences ; ni la métaphysique de l'âge précédent
avec ses systèmes imposants, ni les arts avec leur prestige,
ni les gouvernements avec leur vieille autorité, ni les
religions avec leur majesté, rien n'a trouvé grâce
devant lui. Quoiqu'il entrevît des abîmes au fond de ce
qu'il appelait la philosophie, il s'y est jeté avec un courage
qui n'est pas sans grandeur ; car la grandeur de l'homme est de
préférer ce qu'il croit la vérité à
lui-même. Le XVIII° siècle a déchaîné
les tempêtes. L'humanité n'a plus marché que sur
des ruines. Le monde s'agite encore dans cet état de désordre
où déjà il a été vu une fois, au
déclin des croyances antiques et avant le triomphe du
christianisme, quand l'homme errait à travers tous les
contraires, sans pouvoir se reposer nulle part, livré à
toutes les inquiétudes de l'esprit et à toutes les
misères du coeur, fanatique et athée, mystique et
incrédule, voluptueux et sanguinaire. Mais si la philosophie
du dernier siècle nous a laissé le vide pour héritage,
elle nous a laissé aussi un amour énergique et fécond
de la vérité. Le XVIII° siècle a été
l'âge de la critique et des destructions ; le XIX° doit
être celui des réhabilitations intelligentes. Il lui
appartient de trouver dans une analyse plus profonde de la pensée
les principes de l'avenir, et avec tant de débris d'élever
enfin un édifice que puisse avouer la raison.


Ouvrier faible, mais
zélé, je viens apporter ma pierre ;je viens faire ma
journée, je viens retirer du milieu des ruines ce qui n'a pas
péri, ce qui ne peut pas périr. Ce cours est à
la fois un retour sur le passé et un effort vers l'avenir, je
ne me propose ni d'attaquer ni de défendre aucune des trois
grandes écoles qui partagent le XVIII° siècle ; je
ne chercherai point à perpétuer et à envenimer
la guerre qui les divise, en signalant complaisamment les différences
qui les séparent, sans tenir compte de la communauté de
méthode qui les unit. Je viens, au contraire, soldat dévoué
de la philosophie, ami commun de toutes les écoles qu'elle a
produites, offrir à toutes des paroles de paix.


L'unité de la
philosophie moderne réside, comme nous l'avons dit, dans sa
méthode, c'est-à-dire dans l'analyse de la pensée,
méthode supérieure à ses propres résultats,
car elle contient en elle le moyen de réparer les erreurs qui
lui échappent, et d'ajouter indéfiniment de nouvelles
richesses aux richesses acquises. Les sciences physiques elles-mêmes
n'ont pas d'autre unité. Les grands physiciens qui ont paru
depuis deux siècles, bien qu'unis entre eux par le même
point de départ et par le même but publiquement
acceptés, n'en ont pas moins marché avec indépendance
et dans des voies souvent opposées. Le temps a recueilli dans
leurs diverses théories la part de vérité qui
les a fait naître et qui les a soutenues ; il a négligé
les erreurs auxquelles elles n'ont pu se soustraire, et, rattachant
les unes aux autres toutes les découvertes dignes de ce nom,
il en a formé peu à peu un ensemble vaste et
harmonieux.La philosophie moderne s'est aussi enrichie depuis deux
siècles d'une multitudes d'observations exactes, de théories
solides et profondes ; dont elle est redevable à la commune
méthode. Que lui a-t-il manqué pour marcher d'un pas
égal avec les sciences physiques dont elle est la soeur ? Il
lui a manqué d'entendre mieux ses intérêts, de
tolérer des diversités inévitables, utiles même,
et de mettre à profit les vérités que
contiennent toutes les doctrines particulières pour en tirer
une doctrine générale, qui s'épure et
s'agrandisse successivement et perpétuellement.


Non, certes, que je
conseille ce syncrétisme aveugle qui perdit l'école
d'Alexandrie, et tentait de rapprocher forcément des systèmes
contraires ; ce que je recommande, c'est un éclectisme éclairé
qui, jugeant avec équité et même avec
bienveillance toutes les écoles, leur emprunte ce qu'elles ont
de vrai, et n'églige ce qu'elles ont de faux. Puisque l'esprit
de parti nous a si mal réussi jusqu'à présent,
essayons de l'esprit de conciliation. La pensée humaine est
immense. Chaque école ne l'a considérée qu'à
son point de vue. Ce point de vue n'est pas faux, mais il est
incomplet, et, de plus, il est exclusif. Il n'exprime qu'un côté
de la vérité, et rejette tous les autres. Il ne s'agit
pas aujourd'hui de recommencer l'ouvrage de nos devanciers, mais de
le perfectionner en réunissant et en fortifiant par cette
réunion toutes les vérités éparses dans
les différents systèmes que nous a transmis le XVIII°
siècle.


Tel est le principe
auquel peu à peu nous ont conduit deux années d'études
sur la philosophie moderne depuis Descartes jusqu'à nos jours.
Ce principe, mal dégagé d'abord et appliqué une
première fois dans les limites les plus étroites, nous
l'avons ensuite étendu à un plus grand nombre de
questions et de théories ; et en même temps que nous
poursuivions les recherches de notre illustre prédécesseur,
M. Royer-Collard, sur les écoles de France, et d'Angleterre et
d'Ecosse, nous avons commencé une étude nouvelle parmi
nous, l'étude difficile, mais intéressante et féconde,
du philosophe de Koenigsberg. Nous pouvons donc aujourd'hui embrasser
toutes les écoles du XVIII° siècle et tous les
problèmes qu'elles ont agités.


La philosophie, dans
tous les temps, roule sur les idées fondamentales du vrai, du
beau et du bien. L'idée du vrai, philosophiquement développée,
c'est la psychologie, la logique, la métaphysique ; que l'idée
du bien, c'est la morale privée et publique ; l'idée du
beau, c'est cette science qu'en Allemagne on appelle l'esthétique,
dont les détails regardent la critique littéraire et la
critique des arts, mais dont les principes généraux ont
toujours occupé une place plus ou moins considérable
dans les recherches et même dans l'enseignement des
philosophes, depuis Platon et Aristote jusqu'à Hutcheson et
Kant.


Sur ces points
essentiels qui composent le domaine entier de la philosophie, nous
interrogerons successivement les principales écoles du XVIII°
siècles.


Lorsqu'on les examine
toutes avec attention, on les ramène aisément à
deux : l'une qui, dans l'analyse de la pensée, sujet commun de
tous les travaux, fait à la sensibilité une part
excessive ; l'autre qui dans cette même analyse, se jetant à
l'extrémité opposé, tire la connaissance presque
tout entière d'une faculté différente de la
sensibilité, la raison. La première de ces écoles
est l'école empirique, dont le père ou plutôt le
représentant le plus sage est Locke, et Condillac le
représentant extrème ; la seconde est l'école
spiritualiste, ou comme on voudra l'appeler, qui compte à son
tour d'illustres interprètes : Reid, le plus irréprochable,
Kant le plus systématique. Evidemment il y a du vrai dans ces
écoles, et la vérité est un bien qu'il faut
prendre partout où on le rencontre. Nous admettons volontiers
avec l'école empirique que les sens ne nous ont pas été
donnés en vain ; que cette admirable organisation, qui nous
élève au-dessus de tous les êtres animés,
est un instrument riche et varié qu'il serait insensé
de négliger. Nous sommes convaincu que le spectacle du monde
est un foyer permanent d'instruction saine et sublime. Sur ce point,
ni Aristote, ni Bacon, ni Locke ne nous auront pour adversaire, mais
pour disciple. Nous avouons ou plutôt nous proclamons que dans
l'analyse de la connaissance humaine il faut faire aux sens une
grande part. Mais quand l'école empirique prétend que
tout ce qui passe leur portée est une chimère, alors
nous l'abandonnons, et nous allons nous joindre à l'école
opposée. Nous faisons profession de croire, par exemple, que,
sans une impression agréable, jamais nous n'aurions conçu
le beau, et que pourtant le beau n'est pas seulement l'agréable
; que, grâce à Dieu, le plaisir ou du moins le bonheur
s'ajoute ordinairement à la vertu, mais que l'idée même
de la vertu est esstiellement différente de celle du bonheur.
Là-dessus nous sommes ouvertement de l'avis de Reid et de
Kant. Nous avons aussi établi et nous établirons encore
que l'esprit de l'homme est en possession de principe que la
sensation précède mais n'explique point, et qui nous
sont directement suggérés par la puissance propre de la
raison. Nous suivrons Kant jusque-là, mais pas au-delà.
Loin de le suivre, nous le combattrons, après avoir défendu
victorieusement contre l'empirisme les grands principes en tout
genre, il les frappe de stérilité en prétendant
qu'ils n'ont aucune valeur au delà de l'enceinte de la raison
qui les aperçoit, condamnant ainsi à l'impuissance
cette même raison qu'il vient d'élever si haut, et
ouvrant la porte à un scepticisme raffiné et savant
qui, après tout, aboutit au même abîme que le
scepticisme ordinaire.


Vous le voyez, nous
serons tour à tour avec Locke, avec Reid et avec Kant dans
cette juste et forte mesure qu'on appelle l'éclectisme.


L'éclectisme est
à nos yeux la vraie méthode historique, et il a pour
nous toute l'importance de l'histoire de la philosophie ; mais il y a
quelque chose que nous mettons encore au-dessus de l'histoire de la
philosophie : c'est la philosophie elle-même.


L'histoire de la
philosophie ne porte pas sa clarté avec elle-même, et
elle n'est point son propre but.


Il est juste sans doute,
il est de la plus haute utilité de bien discerner dans chaque
système ce qu'il a de vrai d'avec ce qu'il a de faux, d'abord
pour bien apprécier ce système, ensuite pour rendre le
faux au néant, dégager et recueillir le vrai, et ainsi
enrichir et agrandir la philosophie par l'histoire. Mais vous
concevez qu'ilfaut savoir déjà quelle est la vérité,
pour la reconnaître quelque part et la distinguer de l'erreur
qui y est mêlée ; d'où il suit que la critique
des systèmes exige presque un système, et que
l'histoire de la philosophie est contrainte d'emprunter d'abord à
la philosophie la lumière qu'elle doit lui rendre un jour avec
usure.


Enfin l'histoire de la
philosophie n'est qu'une branche ou plutôt un instrument de la
science philosophique. C'est l'intérêt que nous portons
à la philosophie qui nous attache à son histoire ;
c'est l'amour de la vérité qui nous fait poursuivre
partout ses vestiges, et interroger avec une curiosité
passionnée ceux qui avant nous ont aimé aussi et
cherché la vérité.


Ainsi la philosophie est
à la fois l'objet suprême et le flambeau de l'histoire
de la philosophie. A ce double titre, il lui appartient de présider
à notre enseignement.


A cet égard, un
mot d'explication, je vous prie. Celui qui porte aujourd'hui la
parole devant vous n'est, il est vrai, chargé que du cours de
l'histoire de la philosophie ; là est notre tâche, et
là, encore une fois, notre guide sera l'éclectisme.
Mais nous le confessons, si la philosophie n'a pas droit de se
présenter ici, en quelque sorte, sur le premier plan, si elle
n'y paraît que derrière son histoire, en réalité
elle y domine, et c'est à elle que se rapportent tous nos
voeux comme tous nos efforts. Nous tenons sans doute en très-grande
estime et Brucker et Tennemann, si savants, si judicieux ; cependant
nos modèles, nos véritable maîtres, toujours
présents à notre pensée, ce sont dans
l'antiquité Platon et Socrate, chez les modernes Descartes,
et, n'hésitons pas à le dire, c'est chez nous et dans
notre temps, l'homme illustre qui a bien voulu nous appeler à
cette chaire M. Royer-Collard n'était aussi qu'un professeur
de l'histoire de la philosophie ; mais il prétendait bien
avoir une opinion en philosophie : il servait une cause qu'il nous a
transmise, et nous la servons à notre tour.


Cette grande cause vous
est connue : c'est celle d'une philosophie saine et généreuse,
digne de notre siècle par la sévérité de
ses méthodes et répondant aux besoins immortels de
l'humanité, partant modestement de la psychologie, de l'humble
étude de l'esprit humain, pour s'élever aux plus hautes
régions et parcourir la métaphysique, l'esthétique,
la théodicée, la morale et la politique.


Notre entreprise n'est
donc pas seulement de renouveler l'histoire de la philosophie par
l'éclectisme ; nous voulons aussi, nous voulons surtout, et
l'histoire bien entendue, grâce à l'éclectisme,
nous y servira puissamment, faire sortir de l'étude des
systèmes, de leurs luttes, de leurs ruines même, un
système qui soit à l'épreuve de la critique, et
qui puisse être accepté par votre raison et aussi par
votre coeur, noble jeunesse du XIX° siècle !


Pour remplir ce grand
objet, qui est notre mission véritable, nous oserons cette
année, pour la première et pour la dernière
fois, franchir les limites qui nous sont d'ordinaire imposées.
Nous avons résolu de laisser un peu dans l'ombre l'histoire de
la philosophie pour faire paraître la philosophie elle-même,
et, tout en mettant sous vos yeux les traits distinctifs des
principales doctrines du siècle qui nous précède,
de vous exposer celle qui nous semble convenir aux besoins et à
l'esprit de notre temps, et encore de vous l'exposer brièvement,
mais dans toute son étandue, au lieu d'insister sur quelqu'une
de ses parties, ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici. Avec les
années, nous corrigerons, nous tâcherons d'agrandir et
d'élever notre oeuvre. Aujourd'hui nous vous la présentons
bien imparfaite encore, mais établie sur des fondements que
nous croyons solides, et déjà marquée d'un
caractère qui ne changera point.


Vous verrez donc ici,
rassemblés en un court espace, nos principes, nos procédés,
nos résultats. Nous souhaitons ardemment vous les persuader,
jeunes gens, qui êtes à la fois l'espérance de la
science et de la patrie. Puissions-nous du moins, dans la vaste
carrière que nous avons à parcourir ensemble,
rencontrer en vous la même bienveillance qui jusqu'à
présent nous a soutenu !




du vrai


deuxieme lecon


troisieme lecon


quatrieme lecon






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