Victor Cousin

Friday, March 10, 2006

DU VRAI


DU BEAU & DU BIEN


PAR


VICTOR COUSIN


Texte commenté par


ANDRE Pierre Jocelyn







PREMIERE
PARTIE


DU VRAI




Première
leçon







De
l'existence de principes universels et nécessaires


Deux grands besoins, celui de vérités absolues,
et celui de vérités absolues qui ne soient pas des
chimères. Satisfaire ces deux besoins est le problèmes de
la philosophie de notre temps. - Des principes universels et
nécessaires. - Exemples de tels principes en différents
genres. -Discution des principes universels et nécessaires et
des principes généraux. - Que l'expérience est
incapable d'expliquer toute seule les principes universels et
nécessaires, et aussi de s'en passer même pour à la
connaissance du monde sensible. - De la raison comme étant celle
de nos facultés qui nous découvre ces principes. - Que
l'étude des principes universels et nécessaires nous
introduit dans les parties les plus hautes de la philosophie
.


Aujourd'hui,
comme de tout temps, deux grands besoins se font sentir à
l'homme.


Le
premier, le plus impérieux, est celui de principes fixes,
immuables, qui ne dépendent ni des temps ni des lieux ni des
circonstances, et où l'esprit se repose avec une confiance
illimitée. Dans toutes les recherches, tant qu'on n'a saisi que
des faits isolés, disparates, tant qu'on n'a saisi que la
raison commence seulement là où paraissent des lois
auxquelles on peut rattacher tous les fais du même ordre que
l'observation nous découvre dans la nature. Platon l'a dit : il
n'y a point de science de ce qui se passe.


Voici
notre besoin. Mais il en est un autre, non moins légitime, le
besoin de ne pas être dupe de principes chimériques, de
combinaisons plus ou moins ingénieuses, mais artificielles, le
besoin de s'appuyer sur la réalité et sur
l'expérience. Les sciences physiques et naturelles, dont les
conquètes rapides frappent et ébloissent les plus
ignorants, doivent leur progrès à la méthode
expérimentale. De là l'immence popularité de cette
méthode, portée à ce point qu'on ne daignerait pas
même aujourd'hui prêter la moindre attention à une
science à laquelle cette méthode ne semblerait pas
présider.


Unir
l'observation et la raison, ne pas perdre de vue l'idéal de la
science auquel l'homme aspire, et le chercher et le trouver par la
route de l'expérience, tel est le problème de la
philosophie.


Or nous
nous adressons à vos souvenirs de ces deux dernières
années : n'avons nous pas établi, par la méthode
expérimentale la plus sévère, qu'il y a dans tous
les hommes, sans distinction de savants et d'ignorants, des
idées, des notions, des croyances, des principes que le
sceptique le plus déterminé peut bien nier du bout des
lèvres, mais qui gouvernent lui-même à son insu et
malgré lui dans ses discours et dans sa conduite, qu'on trouve
en soi pour peu qu'on s'interroge, qui se rencontrent dans
l'expérience la plus vulgaire, et en même temps, au lieu
d'être circonscrits dans les limites de cette expérience,
la surpassent et la dominent, universels au milieu des
phénomènes particuliers auxquels ils s'appliquent,
nécessaire quoique mêlés à des chose
contingentes, infinis et absolus à nos propres yeux, tout en
nous apparaissant dans cet être relatif et fini que nous sommes ?
Ce n'est point là un paradoxe inattendu que nous vous
présentons : nous ne faisons qu'exprimer ici le résultat
de nombreuses leçon.


Il ne
nous a pas été difficile de faire voir qu'il y a des
principes universels et nécessaires à la tête de
toutes les sciences.


Il est
trop évident qu'il n'y a point de mathématiques sans
axiomes et sans définitions, c'est-à-dire sans principe
absolus.


Que
deviendrait la logique, ces mathématiques de la pensée,
si vous lui ôtez un certain nombre de principes, un peu barbares
peut-être dans leur forme scolastique, mais qui doivent
être universels et nécessaires pour présider
à tout raisonnement, à toute démonstration ?
.


LY a-t-il
même une physique possible, si tout phénomène qui
commence à paraître n'a pas sa cause et sa loi ?


Sans
principe des causes finales, la physiologie pourrait-elle faire un seul
pas, se rendre compte d'un seul organe, déterminer une seule
fonction ?


Le principe sur lequel
repose toute morale, le principe qui oblige l'homme de bien et fonde la
vertu, n'est-il pas de même nature ? ne s'étand-il pas
à tous les êtres moraux sans distinction de temps et de
lieu ? Concevez-vous un être moral qui ne reconnaisse au fond de
sa conscience que la raison doit commander à la passion, qu'il
faut garder la foi jurée, et, contre l'intérêt le
plus pressant, restituer le dépôt qui nous a
été confié ?




Et ce ne sont là
des préjugés métaphysiques et des formules
d'écoles ; j'en appelle au sens commun le plus ordinaire.


Si je vous disais qu'un
meurtre vient d'avoir lieu, pourriez-vous ne pas me demander quand,
où, par qui, pourquoi ? Cela veut dire que votre esprit est
dirigé par les principes universels et nécessaire du
temps, de l'espace, de la cause et même de la cause finale.


Si je vous disais que
c'est l'amour ou l'ambition qui a commis ce meurtre, ne concevriez-vous
pas à l'instant même un amant, un ambitieux ? Cela veut
dire encore qu'il n'y a pas pour vous d'actes sans agent, de
qualité et de phénomène sans substance, sans un
sujet réel.


Si je vous disais que
l'accusé prétend que ce n'est pas en lui la même
personne qui a conçu, voulu, exécuté ce meurtre,
et que, dans les intervalles, sa personne s'est plus d'une fois
renouvelée, ne diriez-vous pas qu'il est fou s'il est
sincère, et que, si les actes et les accidents ont varié,
la personne et l'être sont restés les mêmes ?


Supposé que l'accusé se
défende sur ce motif, que le meurtre commis doit servir à
son bonheur ; que d'ailleurs la personne tuée était si
malheureuse que la vie lui était un fardeau ; que la patrie n'y
perd rien, puisque, au lieu de deux citoyens inutiles, elle en acquiert
un qui lui devient bien plus utile ; qu'enfin le genre humain ne
périra pas faute d'un individu, etc. ; à tous ces
raisonnements n'opposez-vous pas cette réponse bien simple, que
ce meurtre, utile peut-être à son auteur, n'en est pas
moins injuste, et quainsi sous nul prétexte il n'était
permis ?

Le même bon sens
qui admet des vérités universelles et nécessaires
les distingue aisément de celles qui ne le sont pas, et qui sont
seulement générales, c'est-à-dire ne s'appliquent
qu'à un plus ou moins grand nombre de cas.


Par exemple, voici une
vérité plus générale : le jour
succède à la nuit ; mais est-ce une vérité
universelle et nécessaire ? s'étand-elle à tous
les pays ? Oui, à tous les pays connus. Mais s'étend-elle
à tous les pays possible ? Non ; car il est possible de
concevoir des pays plongés dans une nuit éternelle,
étant donné un autre système du monde. Les lois du
monde sensible sont ce qu'elles sont ; elles ne sont pas
nécessaire. Leur auteur aurait pu en choisir d'autres. Avec un
autre système du monde, on conçoit une autre physique,
mais on ne conçoit ni d'autres mathématique ni une autre
morale. Ainsi il est possible de concevoir que le jour et la nuit ne
soient plus dans les rapports où nous les voyons : donc cette
vérité, le jour succède à la nuit, est une
vérité très-générale,
peut-être même une vérité universelle, mais
non pas une vérité nécessaire.


Montesquieu a dit que la
liberté n'est pas un fruit des climats chauds. J'accorde, si
l'on veut, que la chaleur énerve l'âme, et que les pays
chaud portent difficilement des gouvernements libres ; mais il ne
s'ensuit point qu'il n'y ait pas d'exception possible à ca
principe : d'ailleur il y en a eu ; ce n'est donc pas un principe
absolument universel, et encore bien moins un principe
nécessaire. En pouvez-vous dire autant du principe de la cause ?
Pouvez-vous concevoir, quelque part, en quelque temps et en quelque
lieu, un phénomène qui commence à paraître
sans une cause physique ou morale ?


Alors même qu'on
détruirait par la pensée tous les êtres pour ne
laisser sur leurs débris qu'un seul esprit, on serait
forcé de placer dans cet esprit-là, pour peu qu'il
exerçât, et l'esprit n'est tel qu'à la condition
qu'il s'exerce et qu'il pense, plusieurs principes nécessaires.
Combien de fois n'avons-nous pas démontré la
vanité des efforts de l'école empirique pour
ébranler l'existence ou affaiblir la portée de ces
principes ! Ecoutez cette école : elle vous dira que le principe
de la cause, donné par nous comme universel et
nécessaire, n'est, après tout, qu'une habitude de
l'esprit qui, voyant dans la nature un fait suivre un autre fait, met
entre les deux cette relation que nous avons appelée la relation
de la cause à l'effet. Mais cette explication n'est autre chose
que la destruction, non pas seulement du principe des causes, mais de
la notion même de cause. Les sens me montrent deux boules, l'une
qui commence à se mouvoir, l'autre qui se meut après
elle. Supposez que cette succession se renouvelle et persiste, ce sera
la constante ajoutée à la succession, ce ne sera pas le
moins du monde cette connexion spéciale d'une puissance
causatrice et de son effet, celle par exemple que la conscience nous
atteste dans le moindre effort volontaire. Aussi un empiriste
conséquent, tel que Hume, prouve aisément qu'aucune
expérience sensible ne donne légitimement l'idée
de cause.


Ce que nous disons de la
notion de cause, nous pourrions le dire de toutes les notions du
même genre. Citons au moins celle de substance et d'unité.


Les sens
n'aperçoivent que des qualités, des
phénomènes. Je touche l'étendue, je vois la
couleur, je sens l'odeur ; mais l'être étendu,
coloré, odorant, est-ce que nos sens l'atteignent ? Hume
plaisante agréablement là-dessus. Il demande sous lequel
de nos sens tombe la substance. Qu'est-ce donc, selon lui et dans le
système de l'empirisme que la notion de substance ? Une illusion
comme la notion de cause.


Les sens ne donnent pas
davantage l'unité ; car l'unité c'est l'identité,
c'est la simplicité, et les sens nous montrent tout successif et
composé. Les ouvrages de l'art ne possèdent
l'unité que parce que l'art, c'est-à-dire l'esprit de
l'homme, l'y a mise ; quand à ceux de la nature, si nous l'y
apercevons, ce ne sont pas les sens qui la découvrent.
L'arrangement des diverses parties d'un objet peut contenir de
l'unité, mais c'est une unité d'organisation, une
unité idéale et morale que l'esprit seul conçoit
et qui échappe aux sens.


Si les sens ne peuvent
expliquer de simples notions, ils peuvent bien moins encore expliquer
les principes où ces notions se rencontrent, et qui sont
universels et nécessaires. En effet, les sens aperçoivent
bien tels et tels faits, mais il répugne qu'ils embrassent ce
qui est universel ; lexpérience atteste ce qui est, elle
n'atteint point à ce qui ne peut pas ne pas être.


Allons plus loin.
Non-seulement l'empirisme ne peut expliquer les principes universels et
nécessaire ; mais nous prétendons que, sans ces
principes, l'empirisme ne peut pas même rendre compte de la
connaissance du monde sensible.


Otez le principe des
causes, l'esprit humain est condamné à ne jamais sortir
de lui-même et de ses propres modifications. Toutes les
sensations de l'ouïe, de l'odorat, du goût, de la vue, du
toucher, du tact même, ne vous peuvent apprendre quelle est leur
cause ni si elles en ont une. Mais rendez à l'esprit humain le
principe des causes, admettez que toute sensation, ainsi que tout
phénomène, tout changement, tout événement,
a une cause, comme évidemment nous ne sommes pas la cause de
certaines sensations, et qu'il faut bien pourtant que ces sensations en
aient une, nous sommes conduits naturellement à
reconnaître à ces sensations des causes différentes
de nous-mêmes, et voilà la première notion du monde
extérieur. C'est le principe universel et nécessaire des
causes qui seul la donne et la justifie. D'autres principes du
même ordre l'accroissent et la développent.



Dès que vous
savez qu'il y a des objets extérieurs, je vous demande si vous
ne les concevez pas dans un lieu qui les contient. Pour le nier, il
vous faudrai nier que tout corps est dans un lieu, c'est-à-dire
rejeter une vérité de physique, qui est aussi un principe
de métaphysique en même temps qu'un axiome du sens commun.
Mais le lieu qui contient tel corps est souvent lui-même un corps
qui seulement est plus compréhensif que le premier. Ce nouveau
corps est à son tour dans un lieu. Ce nouveau lieu est-il aussi
un corps ? Alors il est contenu dans un autre lieu plus vaste, et ainsi
de suite ; en sorte qu'il vous est impossible de concevoir un corps qui
ne soit pas dans un lieu ; et vous arrivez à la conception d'un
lieu illimité et infini, qui contient tous les lieux
limités et tous les corps possibles ce lieu illimité et
infini, c'est l'espace.


Et je vous dis rien
là qui ne soit très-simple. Voyez. Niez-vous que cette
eau soit dans un verre ? -Niez-vous que ce verre soit dans une salle ?
-Niez-vous que cette salle soit dans dans un lieu plus grand, lequel
est à son tour dans un autre plus grand encore ? Je puis vous
poussez ainsi jusqu'à l'espace infini. Si vous niez une seule de
ces propositions, vous les niez toutes, la première comme la
dernière ; et si vous admettez la première, la
dernière est forcée.


On ne peut supposer que
la sensibilité toute seule nous élève à
l'idée de l'espace, elle qui ne peut pas même nous donner
l'idée première de corps. Il faut donc ici l'intervention
d'un principe supérieur.


Comme nous croyons que
tout corps est contenu dans un lieu, de même nous croyons que
tout événement arrive dans le temps. Concevez-vous un
événement qui arrive, si ce n'est dans un point
quelconque de la durée ? Cette durée s'étend et
s'agrandit successivement aux yeux de votre esprit, et vous finissez
par la concevoir illimitée comme l'espace. Niez la durée,
vous niez toutes les sciences qui la mesure, vous détruisez
toutes les croyances sur lesquelles repose la vie humaine. Il est
à peine besoin d'ajouter que la sensibilité toute seule
n'explique pas plus la notion du temps que celle de l'espace,
lesquelles sont pourtant toutes deux inhérentes à la
connaissance du monde extérieur.


L'empirisme est donc
onvaincu et de ne pouvoir se passer des principes universels et
nécessaires, et de ne pouvoir les expliquer.


Arrêtons-nous : ou
tous nos précédents travaux n'ont abouti qu'à des
chimères, ou ils nous permettent de considérer comme un
point définitivement acquis à la science, qu'il y a dans
l'esprit humain, pour quiconque l'interroge sincèrement, des
principes réellement empreints du caractère de
l'universalité et de la nécessité.


Après avoir
établi et défendu l'existence des principes universels et
nécessaires, nous pourrions rechercher et poursuivre cette sorte
de principes dans toutes les parties des connaissances humaines, et en
essayer une classification exacte et rigoureuse. Mais d'illustres
exemples nous ont appris à craindre de compromettre des
vérités du grand prix en y mêlant des conjectures
qui, en faisant briller peut-être l'esprit du philosophe,
diminuent aux yeux des sages l'autorité de la philosophie. Nous
aussi, à l'exemple de Kant, nous avons, l'année
dernière, devant vous, tenté une classification, une
réduction même des principes universels et
nécessaires, et de toutes les notions qui y sont
engagéses. Ce travail n'a pas perdu pour nous son importance ;
mais nous ne le reproduirons point. Dans l'intérêt de la
grande cause que nous servons, et ne songeant ici qu'à asseoir
sur de solides fondements la doctrine qui convient au génie
français du XIX° siècle, nous fuirons avec soin tout
ce qui pourrait paraître personnel et hasardé ; et, au
lieu d'examiner, de critiquer et de remplacer la classification que le
philosophe de Koenigsberg a donnée des principes universels et
nécessaires, nous préférons, nous trouvons bien
autrement utile de vous faire pénétrer davantage dans la
nature de ces principes, en vous faisant voir quelle est celle de nos
facultés qui nous les découvre, et à laquelle ils
se rapportent et correspondent.


Le propre de ces
principes, c'est qu'à la reflexion chacun de nous
reconnaît qu'il les possède, mais qu'il n'en est pas
l'auteur. Nous les concevons et les appliquons, nous ne les constituons
point. Interrogeons notre conscience. Rapportons-nous à
nous-mêmes, parexemple, les définitions de la
géométrie, comme nous le faisons de certains mouvements
dont nous nous sentons la cause ? Si c'est moi qui fais les
définitions, elles sont donc miennes, je puis donc les
défaire, les modifiers, les changer, les anéantir
même. Il est certain que je ne le puis. Je n'en suis donc pas
l'auteur. Il est aussi démontré que les principes dont
nous avons parlé ne peuvent dériver de la sensation
variable, bornée incapable de produire et d'autoriser rien
d'universel et de nécessaire. J'arrive donc à cette
conséquence nécessaire aussi : la vérité
est en moi et n'est pas à moi. De même que la
sensibilité me met en rapport avec le monde physique, ainsi une
autre faculté me met en communication avec des
vérités qui ne dépendent ni du monde ni de moi, et
cette faculté c'est la raison.


il y a dans l'homme
trois facultés générales qui sont toujours
mêlées ensemble et ne s'exercent guère que
simultanément, mais que l'analyse divise pour les mieux
étudier, sans méconnaître leur jeu
réciproque, leur liaison intime, leur unité indivisible.
La première de ces facultés est l'activité,
l'activité volontaire et libre, où paraît surtout
la personne humaine, et sans laquelle les autres facultés
seraient comme si elles n'étaient pas, puisque nous ne serions
pas pour nous-mêmes. Qu'on s'examine au moment où une
sensation paraît en nous : on reconnaîtra qu'il n'y a
perception qu'autant qu'il y a un degré quelconque d'attention,
et que la perception finit au moment où finit notre
activité. On ne se rappelle pas ce qu'on a fait dans le sommeil
absolu ou dans la défaillance, parce qu'alors on a perdu
l'activité, par conséquent la conscience, et par
conséquent encore la mémoire. De même, souvent la
passion, en nous enlevant la liberté, nous enlève de
même coup la conscience de nos actions et de nous-mêmes :
alors, pour nous servir d'une expression juste et vulgaire, on ne sait
plus ce qu'on fait. C'est par la liberté que l'homme est
véritablement homme, qu'il se possède et se gouverne ;
sans elle il retombe saos le joug de la nature ; il n'en est qu'une
partie plus admirable et plus belle. Mais, en même temps que je
suis doué d'activité et de liberté, je suis passif
aussi par d'autres endroits ; je subis les lois du monde
extérieur ; je souffre et je jouis sans être
moi-même l'auteur de mes joies et de mes souffrances ; je sens
s'élever en moi des besoins, des désirs, des passions que
je n'ai point faites, et qui tour à tour remplissent ma vie de
bonheur ou de misère malgré que j'en aie et
indépendamment de ma volonté. Enfin, outre la
volonté et la sensibilité, l'homme a la faculté de
connaître, l'entendement, l'intelligence, la raison, peu importe
le nom, au moyen de laquelle il conçoit des
vérités d'ordres différents, et entre autres des
vérités universelles et nécessaires qui supposent
dans la raison, attachés à son exercice, des principes
entièrement distincts des impressions des sens et des
résolutions de la volonté.


L'activité
volontaire, la sensibilité, la raison, sont toutes les trois
également certaines. La conscience vérifie l'existence
des principes nécessaires qui dirigent la raison tout aussi bien
que celle des sensations et des volitions. J'appelle réel tout
ce qui tombe sous l'observation. Je souffre : ma souffrance est
réelle en tant que j'en ai conscience ; il en est de même
de la liberté ; il en est de même de la raison et des
principes qui la gouvernent. Nous pouvons donc affirmer que
l'existences des principes universels et nécessaires repose sur
le témoignage de l'observation, et même de l'observation
la plus immédiate et la plus sûre, celle de la conscience.


Mais la conscience n'est
qu'un témoin : elle fait paraître ce qui est, elle ne le
crée pas. Ce n'est pas parce que la conscience vous l'annonce
que vous avez produit tel ou tel mouvement, éprouvé telle
ou telle sensation. Ce n'est pas aussi parce que la conscience nous dit
que la raison est contraire d'admettre telle ou telle
vérité, que cette vérité existe : c'est
parce qu'elle existe qu'il est impossible à la raison de ne pas
l'admettre. Les vérités qu'atteint la raison, à
l'aide des principes universels et nécessaire dont elle est
pourvue, sont des vérités absolues : la raison ne les
fait point, elle les découvre. La raison n'est pas juge de ses
propres principes et n'en peut as rendre compte, car elle ne juge que
par eux, et ils sont ses lois à elle-même. Encore bien
moins le conscience ne fait-elle ni ces principes, ni les
vérités qu'ils nous révèlent ; car la
conscience n'a d'autre office ni d'autre puissance que de servir en
quelque sorte de miroir à la raison. Les vérités
absolues sont donc indépendante de l'expérience et de la
conscience, et en même temps elles sont attestées par
l'expérience et la conscience. D'une part, c'est dans
l'expérience que se déclarent ces vérités,
et de l'autre nulle expérience ne les explique. Voilà
comment différent et s'accordent l'expérience et la
raison, et comment, au moyen de l'expérience même, on
arrive à trouver quelque chose qui surpasse.


Ainsi la philosophie que
nous enseignons ne repose ni sur des principes hypothétiques ni
sur des principes empiriques. C'est l'observation elle-même, mais
appliquée à la partie supérieure de nos
connaissances, qui nous fournit les principes que nous cherchions, un
point de départ à la fois solide et élevé.


Ce point de
départ, nous l'avons trouvé, ne l'abandonnons pas.
Demeurons-y inébranlablement attachés. L'étude des
principes universels et nécessaires, considérés
sous leurs divers aspects et dans les grands problèmes qu'ils
soulèvent, est presque la philosophie tout entière ; elle
la remplit, la mesure, la divise. Si la psychologie est l'étude
régulière de l'esprit humain et de ses lois, il est
évident que celle des principes universels et nécessaires
qui président à l'exercice de la raison est la partie la
plus haute de la psychologie, ce qu'on appelle en Allemagne la
psychologie rationnelle, bien différente de la psychologie
empirique. Puisque la logique est l'examen de la valeur et de la
légitimité de nos divers moyens de connaître, elle
ne peut pas ne pas faire son plus considérable emploi
d'apprécier la valeur et la légitimité de
principes qui sont les fondements de nos plus importantes
connaissances. Enfin la méditation de ces mêmes princepes
nous conduit à la théodicée et nous ouvre le
sanctuaire de la philosophie, si nous voulons remonter jusqu'à
leur véritable source, jusqu'à cette raison souveraine,
première et dernière explication de la nôtre.





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